Santé

Agents IA au cabinet : à qui confiez-vous les données de vos patients ?

MREL — Ma Réputation En Ligne9 min de lecture

Secrétariat téléphonique, prise de rendez-vous, comptes rendus : les offres d'agents IA pour les cabinets se multiplient. Avant de signer, il faut savoir où partent les données de vos patients, et qui a le droit de les héberger.

Depuis quelques mois, nos clients du secteur médical nous parlent tous des mêmes appels : une société leur propose un agent IA pour répondre au téléphone, prendre les rendez-vous ou rédiger les comptes rendus. Beaucoup de ces sociétés ont moins d'un an. Certaines travaillent correctement. D'autres envoient la voix, l'agenda et parfois le dossier des patients vers des serveurs qui n'ont aucune autorisation pour les recevoir.

En cas de fuite ou de contrôle, c'est le praticien qui répond en premier, devant ses patients, la CNIL et son Ordre, même quand l'erreur vient du prestataire. Voici les règles, ce qui est possible aujourd'hui en France et les questions à poser avant de signer.

Une donnée de santé n'est pas une donnée comme les autres

Un nom associé à un motif de rendez-vous est déjà une donnée de santé. « Mme Martin, contrôle de grossesse, mardi 10 h » ou « M. Durand rappelle pour ses résultats » : un agent IA qui gère votre téléphone ou votre agenda en traite toute la journée.

Trois textes s'appliquent en même temps :

  • Le RGPD (article 9) classe les données de santé parmi les données « sensibles ». Leur traitement est interdit, sauf exceptions encadrées, comme la prise en charge médicale par un professionnel tenu au secret.
  • Le secret médical (article L.1110-4 du Code de la santé publique) couvre tout ce que vous apprenez sur un patient, y compris le simple fait qu'il vous consulte. Le révéler à un tiers non autorisé est un délit (article 226-13 du Code pénal).
  • L'hébergement certifié HDS (article L.1111-8 du même code) est obligatoire dès qu'un tiers conserve ces données pour vous.

Au sens du RGPD, c'est vous le « responsable du traitement » ; le prestataire n'est que votre sous-traitant. Si l'outil fuit, c'est à vous de prévenir la CNIL et les patients, et de justifier le choix de ce prestataire.

HDS : une certification obligatoire, pour toute la chaîne

Une société qui conserve des données de santé pour votre compte doit être certifiée HDS (Hébergeur de Données de Santé), ou ne s'appuyer que sur des prestataires certifiés. Héberger sans certification est puni de 3 ans de prison et 45 000 € d'amende (article L.1115-1 du Code de la santé publique).

La certification couvre six activités :

  1. les locaux physiques du centre de données ;
  2. le matériel (serveurs, réseau) ;
  3. l'infrastructure virtuelle ;
  4. la plateforme qui fait tourner l'application ;
  5. l'administration et l'exploitation du système ;
  6. la sauvegarde.

Depuis le référentiel publié au Journal officiel le 16 mai 2024, les données doivent aussi être stockées exclusivement dans l'Espace économique européen, et l'hébergeur doit indiquer si une autorité hors d'Europe peut y accéder.

Beaucoup de prestataires répondent « nos serveurs sont chez un hébergeur HDS ». Cela ne suffit pas. Si l'enregistrement de l'appel est transcrit par un service américain, si le texte part vers une API d'IA ordinaire, ou si les journaux d'erreurs sont envoyés vers un outil de suivi hors d'Europe, les données sont sorties du périmètre certifié. Il faut vérifier chaque étape par laquelle elles passent.

Où tourne l'IA ?

La plupart des jeunes sociétés d'agents IA ne développent pas leur propre intelligence artificielle. Elles assemblent des services existants, et chacun d'eux reçoit une partie de vos données. Un agent téléphonique enchaîne en général quatre services :

  1. la téléphonie, qui reçoit et enregistre l'appel ;
  2. la transcription, qui transforme la voix en texte ;
  3. le modèle de langage, souvent celui d'un grand fournisseur américain, qui comprend la demande et rédige la réponse ;
  4. la connexion à votre agenda ou à votre logiciel.

Si un seul de ces services n'est pas hébergé chez un prestataire certifié HDS en Europe, l'ensemble n'est pas conforme. Les grands fournisseurs d'IA proposent des offres hébergées en Europe sur des clouds certifiés HDS. Mais l'accès standard à leur API, plus simple et moins cher, ne l'est généralement pas, et c'est souvent celui que choisit une start-up qui veut aller vite.

Trois autres points sont à vérifier :

  • L'entraînement. Si vos conversations servent à améliorer le produit, les données des patients sont utilisées pour autre chose que leur prise en charge. Ce n'est pas prévu dans un contrat de secrétariat.
  • La conservation. Les enregistrements, transcriptions et historiques sont-ils effacés, et au bout de combien de temps ?
  • Le passage au médical. Un agent qui évalue l'urgence d'un symptôme ou oriente un patient ne fait plus du secrétariat. Il peut relever de la réglementation des dispositifs médicaux (marquage CE) et de la catégorie « haut risque » du règlement européen sur l'IA.

Enfin, depuis le 2 août 2026, l'article 50 du règlement européen sur l'IA (AI Act) oblige à informer la personne qu'elle échange avec une IA, dès le début de l'échange. Un agent téléphonique ne peut donc plus se présenter comme une secrétaire.

Et un agent IA installé au cabinet ?

C'est possible, et la certification HDS n'est alors pas exigée : un cabinet qui conserve lui-même ses données, sur son propre matériel, n'est pas un « hébergeur » au sens de la loi. Certains modèles d'IA ouverts fonctionnent aujourd'hui sur un ordinateur de bureau puissant, sans connexion extérieure.

Encore faut-il que tout reste vraiment au cabinet, et les autres règles s'appliquent toujours :

  • Aucun envoi vers l'extérieur. Un logiciel présenté comme local, mais qui envoie la transcription ou des statistiques vers un serveur du fournisseur, ne l'est pas. Demandez-le par écrit.
  • La sauvegarde. Si elle est confiée à un tiers (cloud, prestataire informatique), ce tiers doit être certifié HDS : la sauvegarde fait partie des six activités.
  • La maintenance à distance. Si le fournisseur se connecte à votre machine, il a accès aux données. Il faut un contrat de sous-traitance RGPD et des accès limités et tracés. Faites vérifier par un juriste si cette intervention relève de l'activité HDS « administration et exploitation ».
  • La sécurité est entièrement à votre charge : poste chiffré, mots de passe, mises à jour, accès physique à la machine.
  • Le RGPD s'applique toujours : information des patients, registre des traitements, analyse d'impact.

Pour le téléphone, c'est plus difficile : l'opérateur téléphonique et la transcription sont presque toujours des services en ligne.

Ce qui est possible aujourd'hui en France

Un agent IA peut être conforme en France, à condition de passer par l'une de ces trois voies :

VoieCe qu'il faut vérifier
Le module IA de votre logiciel métier ou de votre plateforme de rendez-vousVotre éditeur est déjà hébergé HDS. Vérifiez que la partie IA reste dans ce périmètre et n'est pas confiée à un service extérieur.
Un prestataire spécialisé qui prouve une chaîne entièrement certifiée HDS en EuropeCertificat HDS de chaque maillon (hébergement, transcription, modèle d'IA), activités couvertes, contrat de sous-traitance, liste des sous-traitants.
Un agent installé au cabinetAucune sortie de données, sauvegarde HDS, maintenance encadrée, sécurité du poste.

Hors de ces trois voies, un outil qui traite des données de patients n'est pas conforme. La mention « conforme RGPD » sur une plaquette ne prouve rien ; pour l'hébergement, seul un certificat HDS vérifiable fait foi.

Les 10 questions à poser avant de signer

Demandez les réponses par écrit. Un prestataire qui travaille correctement les a déjà, et les donne sans difficulté.

  1. Êtes-vous certifié HDS ? Envoyez le certificat, son numéro, l'organisme certificateur et les activités couvertes.
  2. Sinon, quels hébergeurs certifiés utilisez-vous, et pour quelles activités ?
  3. Quel modèle d'IA traite les conversations, chez quel fournisseur, dans quel pays, et cet accès est-il couvert par une certification HDS ?
  4. Qui transcrit les appels, et où ?
  5. Pouvez-vous me donner la liste complète de vos sous-traitants ?
  6. Mes données servent-elles à entraîner ou améliorer un modèle ?
  7. Combien de temps gardez-vous les enregistrements, transcriptions et journaux ?
  8. Le contrat contient-il les clauses de sous-traitance de l'article 28 du RGPD ?
  9. L'agent annonce-t-il au patient qu'il parle à une IA, et que l'appel est enregistré ?
  10. Que deviennent mes données si je résilie, ou si votre société disparaît ?

Méfiez-vous d'une société créée il y a quelques mois, sans certificat à montrer ni mentions légales complètes, ou qui répond « nos serveurs sont en Europe » ou « on utilise ChatGPT, c'est sécurisé ».

Ce que risque le praticien

Que la faute vienne du prestataire ne protège pas le praticien : choisir un sous-traitant qui n'offre pas de garanties suffisantes est déjà un manquement. Le Code pénal punit le fait de « procéder ou faire procéder » à un traitement de données sans les mesures de sécurité exigées par le RGPD. Confier les données de vos patients à un prestataire qui ne les protège pas revient à « faire procéder ».

RisqueTexteCe qui est encouru
Données traitées sans les mesures de sécurité exigées, y compris par un prestataire choisi par vousCode pénal, article 226-17Jusqu'à 5 ans de prison et 300 000 € d'amende
Sanction de la CNILRGPD, articles 28 et 32Amende, mise en demeure publique
Violation du secret médicalCode pénal, article 226-131 an de prison et 15 000 € d'amende
Poursuite ordinaleCode de déontologieDe l'avertissement à l'interdiction d'exercer
Mise en cause par un patientCode civilDommages et intérêts, atteinte à la réputation

En décembre 2020, la CNIL a sanctionné deux radiologues libéraux de 3 000 et 6 000 € d'amende : des milliers d'images médicales de leurs patients étaient accessibles sur Internet, et ils n'avaient pas signalé la fuite. Pour un cabinet, la perte de confiance des patients coûte souvent plus cher que l'amende.

Vous avez déjà signé ?

  1. Envoyez les 10 questions ci-dessus au prestataire et demandez son certificat HDS. Gardez une trace de votre demande.
  2. Sans réponse claire sous quelques jours, suspendez l'outil : coupez sa connexion à votre agenda et à votre logiciel, et récupérez votre ligne téléphonique.
  3. Demandez par écrit l'effacement des données déjà transmises, avec une confirmation.
  4. Faites-vous conseiller par votre délégué à la protection des données, votre Ordre ou votre assurance professionnelle. Si des données ont pu être exposées, vous devez prévenir la CNIL dans les 72 heures après en avoir eu connaissance.

Les textes de référence

La Haute Autorité de santé et la CNIL ont soumis un projet de guide sur l'IA en contexte de soins à une consultation publique, de mars à avril 2026. L'Agence du numérique en santé publie la liste des hébergeurs certifiés et ses supports sur la certification HDS.

Cet article informe ; il ne remplace pas l'avis d'un juriste ou de votre délégué à la protection des données.

FAQ Questions fréquentes

Un agent IA qui ne fait que prendre des rendez-vous manipule-t-il des données de santé ?
Oui, dès qu'il associe un patient à votre cabinet ou à un motif de consultation. Le fait même de consulter un médecin est couvert par le secret médical.
Que risque un praticien qui utilise un agent IA non conforme ?
Le praticien reste responsable des données de ses patients. Faire traiter ces données sans les mesures de sécurité exigées est puni de 5 ans de prison et 300 000 € d'amende au maximum (article 226-17 du Code pénal). La violation du secret médical est punie d'un an de prison et 15 000 € d'amende (article 226-13). S'y ajoutent une sanction possible de la CNIL et des poursuites devant l'Ordre.
« Nos serveurs sont en France », ça suffit ?
Non. Il faut un hébergeur certifié HDS pour chaque maillon qui conserve ou traite les données, y compris le modèle d'IA et le service qui transcrit les appels. Depuis le référentiel de mai 2024, les données doivent en outre être stockées dans l'Espace économique européen.
Puis-je utiliser ChatGPT ou un autre assistant grand public pour rédiger un courrier patient ?
Pas avec des éléments qui permettent d'identifier le patient. Les versions grand public de ces assistants ne sont pas hébergées par un hébergeur certifié HDS.
Un agent IA installé sur un ordinateur du cabinet est-il conforme ?
Il peut l'être sans certification HDS, car un cabinet qui conserve lui-même ses données sur son propre matériel n'est pas un hébergeur au sens de la loi. À condition qu'aucune donnée ne sorte, que la sauvegarde externe soit confiée à un hébergeur certifié et que la maintenance à distance soit encadrée. Le RGPD s'applique toujours.
L'agent IA doit-il dire au patient qu'il est une IA ?
Oui. Depuis le 2 août 2026, l'article 50 du règlement européen sur l'IA (AI Act) impose d'informer la personne qu'elle échange avec une IA, dès le début de l'échange.
Comment vérifier un certificat HDS ?
Demandez au prestataire son certificat, son numéro, l'organisme certificateur et les activités couvertes, puis contrôlez la liste officielle des hébergeurs certifiés publiée par l'Agence du numérique en santé sur esante.gouv.fr.

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